Les services compétents

Les services compétents

Iegor Gran

P.O.L.

  • par (Libraire)
    25 mai 2020

    A la recherche de Abram Tertz au pays des Soviets

    « Les services compétents » est un terme généraliste renvoyant à un bureau quelconque qui peut vous être utile (ou pas) lorsqu’il s’agit de démêler quelque imbroglio administratif. Et c’est sous ce titre que le KGB est désigné dans le dernier roman de Ian Gran. Ses missions sont clairement édictées à la page 90: « Le KGB est un organe politique réalisant les décisions du Comité central du Parti relatives à la sécurité de l’État socialiste confronté aux attaques de ses ennemis extérieurs et intérieurs. Cet organe se doit de surveiller attentivement les tentatives secrètes des ennemis du pays des Soviets, de mettre à jour leurs projets et de mettre un terme aux agissements crapuleux des agences de renseignement impérialistes. Il en découle une attitude saine de défiance envers tout le monde » ajoute l’auteur.
    Il nous entraîne donc dans les couloirs tout autant que dans le savoir-faire du KGB, lancé en 1956 sur la piste d’un auteur qui publie en France sous le nom d’Abram Tertz des textes critiques envers le « réalisme socialiste ».
    La tâche est rude car le fautif est malin mais il en va de la crédibilité des services que de trouver ce traître à l’idéal socialiste. Le lieutenant Ivanov met du coeur à l’ouvrage car, il l’avoue lui-même, « il aime son métier » et il le fait à fond. Il gère une trentaine d’indics et ne perd pas de vue le dossier "Abram Tertz" même si en cours de route, il va soulever d’autres lièvres ; des dégâts collatéraux, il y en aura un certain nombre.
    Iegor Gran - le petit "Iegorouchka" de la page 9 - n’est qu’un bambin quand la traque de son propre père débute; il relate cette chasse à l’homme implacable avec humour et un sens de la dérision total. L’arrestation de Andreï Siniavski, son vrai nom, finit par avoir lieu en 1965, après 6 longues années d’enquêtes, d’errements et d’impasses de la part du KGB ; cette arrestation ne fait pas flancher l’auteur qui plaide non-coupable lors du procès. Le monde intellectuel court à sa rescousse avec force pétitions, articles et courriers. Une manifestation est même organisée en plein Moscou par un groupe d’étudiants, ce qui défraie évidemment la chronique. Cela n’empêchera pas le tribunal de condamner Siniavski à une peine de 7 ans de détention dans un camp de travail.
    Ne se contentant pas de nous révéler la traque organisée par le lieutenant Ivanov, l’auteur nous fait pénétrer également dans le foyer de ce fonctionnaire dévoué et respectueux de l’idéal soviétique jusqu’au bout des ongles. Cette description de l’URSS des années Khrouchtchev-Brejnev donne lieu à des scènes savoureuses telle celle se déroulant lors de l’exposition américaine en 1959 à Moscou. Mais elle fait aussi froid dans le dos quand les opposants au régime sont découverts et que les sanctions tombent.
    Mêlant l’histoire de ses parents à celle de l’URSS, Iegor Gran réussit à garder la distance qui permet un compte-rendu drôlatique et plein d’anecdotes de ces années russes.


  • par (Libraire)
    30 avril 2020

    Ma dissidence avec le pouvoir soviétique était purement stylistique.

    « Мои расхождения с советской властью были чисто стилистические ». Ma dissidence avec le pouvoir soviétique était purement stylistique.
    En 1959 parait dans la revue Esprit un article anonyme qui critique le « réalisme socialiste » et tourne en dérision ses normes esthétiques, son idéal suprême, ses auteurs de Gorki à Lénine. Ce texte est bientôt suivi de fictions signées Abram Tertz, pseudonyme issu d’une chanson de voyous d’Odessa. Manifestement ce voyou-là se moque du régime soviétique qui confie le dossier aux « services compétents ».
    « Services compétents : un organisme ou un département d’Etat, responsable et ayant droits d’application et d’exécution de la législation nationale en vigueur. »
    Le lieutenant Ivanov de la huitième section de la Loubianka, « propagande anti-soviétique », est chargé de l’enquête. Jeune diplômé de « sup de K », l’école du KGB, maitrisant le français, il épluche les textes à la recherche du moindre mot qui trahirait leur véritable auteur et lance ses fins limiers et indicateurs comme « Le Monocle » sur les traces de cet emmerdeur alors que triomphe l’Union Soviétique de Khrouchtchev sur terre et dans l’espace.
    Iegor Gran, fils d’Abram Tertz de son vrai nom André Siniavski, a mis des années à trouver le bon angle pour parler de son père, un des dissidents soviétiques les plus emblématiques. Il choisit de raconter avec humour l’improbable enquête de six ans qui mènera à l’arrestation de Siniavski, en plein dégel post-stalinien fait d’avancées et de reculades. Une enquête qui parfois tourne au duel entre Ivanov et la fantastique et fantasque Maria Vassilievna, épouse d’André et mère d’Iegor Siniavski. C’est une vraie réussite.
    En 2013, Iegor Gran espérait la publication prochaine, en français, de la correspondance de ses parents le temps de l’internement de son père au Goulag de 1966 à 1972. Voilà qui constituerait une suite passionnante et dont devraient se charger, sans tarder, les éditeurs compétents.


  • 29 avril 2020

    Dissidents

    Un livre qui s’imposait à lui sur une période historique absolument passionnante sur la nature humaine, autant sur la résistance intellectuelle fascinante que sur la médiocrité de quelques-uns devenant grotesques à force de petits pouvoirs et d’endoctrinement partisan et donc d’enfermement. C’est en Russie, dans la période dite de « dégel ». Ses parents à Iegor Gran sont André Siniavski et Maria Rozanova, dissidents soviétiques. Dans la revue Esprit, en 1959, un texte sera publié sous le pseudonyme d’Abram Tertz et attirera les foudres du KGB, des services compétents, qui discuteront des valeurs de ces écrits à la lumière de ce fameux « réalisme socialiste ». Des années durant la traque s’organisera pour découvrir qui tient la plume. Des années durant les limiers seront sur la trace de ce dissident, qui lui vivra passionnément cette période qui l’inspirera. L’extrême force de ce roman est de restituer ce climat où la paranoïa flirte avec une « formidable » absurdité. Quoique c’est peut-être lié. Folie des hommes qui conduit à prendre des arrêtés ubuesques, des peines de morts déguisées en peines de vies qui enverront des intellectuels au Goulag. Pratique diligente de la présomption de culpabilité, ces départs d’hommes de lettres en feront des mi-hommes, des bêtes en survie, mais certains de ces hommes laissant leur apparence aux portes de la geôle deviendront des esprits en éveil, où chaque parcelle de vie sera consacrée à l’art de dire, d’écrire et de témoigner. Ces hommes ont une force autre. Après sept années dans les camps, c’est le minimum…, André Siniavski, revient courbé tel un vieillard, le dos en charpie, édenté, marqué à vie par des années qu’il décrira comme les plus puissantes de sa vie. C’est la revanche de l’intelligence. Celle de revenir et de démontrer que les actes et lieux pensés pour briser ne font que renforcer, ne font qu’embellir, ne font que sublimer. Sublimer, ici, l’esprit. Le médiocre n’en sortira que plus médiocre alors.

    Le livre de Iegor Gran est drôle car ironique mais non mordant, d’une ironie de description seulement. Le tableau se suffit à lui-même. Iegor Gran aime préciser que la citation la plus célèbre de son père est la suivante : « Je n’ai, avec le pouvoir soviétique, que des divergences esthétiques. » Distance tenue entre eux et lui. Regard toujours porté sur l’incohérence et l’injustice. On suivra aussi et surtout les officiers du KGB qui traquent l’écrivain. Leur quotidien est dicté par leurs chefs, leur avenir également. Bons petits soldats, ils n’essaient pas trop de réfléchir, ils essaient de survivre dans un monde de dupes et de délations. Ils suivent et comme dans « La vie des autres » ils ont, parfois, le sentiment que leurs vies leur échappent. Pour conclure, un homme est encore plus fort accompagné. La force d’un couple. La beauté de la citoyenne Rozanova qui, droite, effrontée, malicieuse, digne et forte fera face aux interrogatoires, aux venues des officiers. Face à l’absurdité reste l’intelligence de l’être. Un grand roman, un coup de cœur de votre libraire,


  • 19 janvier 2020

    Poursuivi par le KGB

    Iegor Gran raconte l’histoire de son père, le dissident russe André Siniavski,
    victime d’une traque littéraire orchestrée par le KGB sous Khrouchtchev. Le
    roman relate la répression systématique de toute littérature dissidente, en
    même temps qu’il fait la peinture d’une époque et d’un pays communiste pris
    dans ses paradoxes. Burlesque, ironique et instructif, en un mot passionnant,
    « Les Services compétents » est l’un des meilleurs livres de cette rentrée.

    C’est en 1959, six ans après la mort de Staline, que paraît en France dans la
    revue « Esprit » un traité d’esthétique ironique sur le réalisme socialiste.
    Suivront d’autres textes de style fantastique signés du pseudonyme d’Abram
    Tertz.

    Lire la suite de la critique sur le site o n l a l u


  • par (Libraire)
    9 janvier 2020

    Un livre génial ! Npus sommes à Moscou dans les années 60 auprès d'un lieutenant du KGB en charge de surveiller et contrer toute propagande anti-soviétique. En pleine traque d'un écrivain anti-système, on plonge dans les méthodes du KGB et le quotidien de la population russe. C'est passionnant de bout en bout, les situations sont absurdes et cocasses. J'ai adoré !