Conseils de lecture

La nuit, c'est ma couleur préférée

Delcourt

19,99
par (Libraire)
11 octobre 2021

Un album sur la souffrance et l'isolement des enfants "dys"

Le premier album de Nadia Nakhlé publié en 2020, intitulé « Les oiseaux ne se retournent pas » et déjà publié par les éditions Delcourt, m’avait déjà fait forte impression tant l’illustration était époustouflante de beauté et de poésie malgré le sujet traité difficile, la guerre, l’exil et la perte.
Celui-ci s’adresse à une catégorie de lecteurs plus jeunes, dès 10 ans. Il aborde un sujet bien différent, celui des enfants « dys- »: dysphasiques, dyslexiques, dysorthographiques, dyscalculiques…
Eliza a 8 ans ; elle est surnommée ZazaBizar par ses camarades de classe car elle est emprisonnée dans un maelström de voyelles, de consonnes et de sons qu’elle n’arrive pas à mettre dans le bon ordre. Tout s’emmêle lorsqu’elle veut parler ou lorsqu’on l’ interroge à l’école si bien que personne ne comprend ce qu’elle dit. Les enfants qui la côtoient tous les jours ne font rien pour l’aider et la fillette s’enfonce dans un isolement douloureux et dans le silence jusqu’au jour où un autre élève arrive dans la classe. Lui aussi est « différent ». Si ce garçonnet bien dans sa peau va l’aider, l’imaginaire de Zaza va lui être aussi d’un grand secours et c’est aussi ce que cet album nous raconte.
Eliza exprime sa douleur d’être incomprise par les autres enfants et par ses maîtresses dans un journal qu’elle tiendra tout au long du lent voyage qui la mènera vers la guérison. L’orthographe adoptée par Nadia Naklhé reflète la confusion de Zaza face à l’écrit mais au fil des pages et des séances chez l’orthophoniste, son orthographe va s’améliorer et le chaos régresser.
Le chemin vers la guérison sera bien long pour Zaza, deux longues années, car il faudra déjà que ses troubles soient diagnostiqués ; elle va suivre un parcours du combattant avec l’aide de ses parents, totalement démunis au début.
« Zaza Bizar » est un album de toute beauté où les nuances de bleu, gris et noirs dominent la palette rehaussée par de toutes petites touches de rouge et de jaune. La finesse et la précision du dessin, la mise en scène de chaque page représentant l’album tenu par Eliza donnent à l’ensemble une poésie et une douceur qui atténuent la dureté du propos puisqu’il s’agit bien de douleur et d’exclusion dues à ce handicap, peu abordé dans la littérature Jeunesse mais qui concerne des milliers d’enfants. Cet album est aussi un hommage au travail patient et plein d'empathie que réalisent les orthophonistes.


8,70
par (Libraire)
11 octobre 2021

Arts, rencontres, voyages, échanges, passions, racines, hasard: il y a tout cela dans le nouveau roman de Jeanne Benameur

Voici un comédien italien, Donato Scarpa, et sa fille, Emilia, sur le point de débarquer en Amérique en 1910; ils ont quitté leur terre natale car plus rien ne les y retenait hors le chagrin.
Voici aussi Esther Agakian, Arménienne, qui porte en elle les douleurs de son peuple exterminé, voici encore Gabor et Marucca, tziganes, allant là où le vent les porte.
Et voici Andrew Jonsson, jeune Américain par lequel tout commence, grâce à sa passion pour la photographie ; il s’est enhardi à monter sur le navire à quai à Ellis Island pour saisir les visages de ses passagers. Andrew se sent « frère de voyage » avec ceux-ci car son propre père, Islandais, a lui aussi émigré bien des années auparavant. C’est à travers son objectif que l’on va découvrir les protagonistes de ces histoires multiples.
Le temps s’égrène lentement alors que les voyageurs épuisés n’ont qu’une hâte, celle de fouler leur nouvelle terre. L’attente est cruelle. Les corps s’épient, se confient ou au contraire se retranchent dans le repos des souvenirs, fragiles barrières à l’incertitude, à l’inconnu, à la peur. Un énorme coup de coeur de cette rentrée littéraire au Moulin des Lettres!
C’est le roman de l’entre-deux où l’on sait ce qu’on poursuit, l’on ne sait pas ce qui nous attend, et où l’on sait trop ce que l’on a perdu.
Vont être dévoilées les raisons qui ont poussé ces personnages à partir, rassemblés là par le hasard de la vie ; ce qui domine, c’est tout d’abord la souffrance d’avoir dû laisser derrière soi une maison, les ancêtres, des paysages, des parfums, tout cela composant une trame délicate qui alimentera leur mémoire.
Si les âmes ont souffert au point de devoir ainsi tout quitter, les corps, eux, cherchent la consolation grâce à la musique et au violon de Gabor, à la peinture ou encore au théâtre. Dans ce roman il est en effet question d’abandon, d’art, de cultures et de rencontres.
L’écriture sensuelle de Jeanne Benameur sculpte sous nos yeux des personnages ivres de vie et de passions, riches d’une Histoire qui nourrit mais peut aussi dévorer.
Ce roman à la beauté multiple et chatoyante parlera à tous car sa langue épurée, surgie de ce que chacun des personnages a de plus profondément enfoui en lui, traverse l’âme et réjouit le coeur.


Annette Hess

Actes Sud

9,50
par (Libraire)
11 octobre 2021

Un roman allemand sur les années 60 et sur la mémoire collective

Si la littérature de la Shoah nous a fait découvrir depuis 70 ans l’horreur des camps d’extermination, les années 60 en Allemagne ont été beaucoup moins abordées.
Annette Hess situe son roman en 1963, pendant le second procès d’Auschwitz où furent jugés 22 officiers SS et kapos. Eva Bruhns, jeune interprète, va être sollicitée pour traduire les témoignages des rescapés polonais pendant le procès qui va durer un an et demi et qui se tiendra à Francfort.
Les hésitations d’Eva pour accepter ce travail vont être confortées par la réticence de ses parents à parler du passé et par celle de son fiancé, Jürgen. Eva désire cependant acquérir une autonomie financière pour s’émanciper du foyer familial, ce malgré le souhait de Jürgen d’avoir une épouse femme au foyer.
S’intéressant de plus en plus au procès, elle lit les journaux qui relatent sa mise en place et présentent les accusés ; cet intérêt d’Eva pour le procès rend sa mère furieuse. Certaines scènes de rue auxquelles elle ne prêtait pas attention jusque-là vont lui ouvrir les yeux sur l’antisémitisme toujours vivace. Elle finit par accepter de travailler dans le cadre du procès et va commencer alors une lente découverte de ce qui s’est passé 20 ans auparavant dans son pays et au sein de sa famille.
Alternant les points de vue grâce aux différents personnages de la famille d’Eva, l’auteure nous plonge dans la vie quotidienne d’une famille allemande des années 60. Elle entremêle ces passages à ceux présentant les membres du Ministère de la Justice qui doivent mener le procès et à leur recherche des témoins ou des coupables. Annette Hess tisse peu à peu des liens entre ces deux univers et remonte dans le passé en questionnant la culpabilité, la mémoire et les non-dits. Il semble évident que les Allemands ayant connu le nazisme aspirent alors à vouloir oublier cette période, quitte à renoncer à toute volonté de justice.
Eva durant le procès va s’émanciper, mûrir et surtout appréhender enfin cette partie de l’histoire de son pays, occultée par le plus grand nombre jusque-là dans une volonté d’oublier l’innommable. Un roman très fort et une excellente traduction de Stéphanie Lux.


8,10
par (Libraire)
11 octobre 2021

A la recherche de Abram Tertz au pays des Soviets

« Les services compétents » est un terme généraliste renvoyant à un bureau quelconque qui peut vous être utile (ou pas) lorsqu’il s’agit de démêler quelque imbroglio administratif. Et c’est sous ce titre que le KGB est désigné dans le dernier roman de Ian Gran. Ses missions sont clairement édictées à la page 90: « Le KGB est un organe politique réalisant les décisions du Comité central du Parti relatives à la sécurité de l’État socialiste confronté aux attaques de ses ennemis extérieurs et intérieurs. Cet organe se doit de surveiller attentivement les tentatives secrètes des ennemis du pays des Soviets, de mettre à jour leurs projets et de mettre un terme aux agissements crapuleux des agences de renseignement impérialistes. Il en découle une attitude saine de défiance envers tout le monde » ajoute l’auteur.
Il nous entraîne donc dans les couloirs tout autant que dans le savoir-faire du KGB, lancé en 1956 sur la piste d’un auteur qui publie en France sous le nom d’Abram Tertz des textes critiques envers le « réalisme socialiste ».
La tâche est rude car le fautif est malin mais il en va de la crédibilité des services que de trouver ce traître à l’idéal socialiste. Le lieutenant Ivanov met du coeur à l’ouvrage car, il l’avoue lui-même, « il aime son métier » et il le fait à fond. Il gère une trentaine d’indics et ne perd pas de vue le dossier "Abram Tertz" même si en cours de route, il va soulever d’autres lièvres ; des dégâts collatéraux, il y en aura un certain nombre.
Iegor Gran - le petit "Iegorouchka" de la page 9 - n’est qu’un bambin quand la traque de son propre père débute; il relate cette chasse à l’homme implacable avec humour et un sens de la dérision total. L’arrestation de Andreï Siniavski, son vrai nom, finit par avoir lieu en 1965, après 6 longues années d’enquêtes, d’errements et d’impasses de la part du KGB ; cette arrestation ne fait pas flancher l’auteur qui plaide non-coupable lors du procès. Le monde intellectuel court à sa rescousse avec force pétitions, articles et courriers. Une manifestation est même organisée en plein Moscou par un groupe d’étudiants, ce qui défraie évidemment la chronique. Cela n’empêchera pas le tribunal de condamner Siniavski à une peine de 7 ans de détention dans un camp de travail.
Ne se contentant pas de nous révéler la traque organisée par le lieutenant Ivanov, l’auteur nous fait pénétrer également dans le foyer de ce fonctionnaire dévoué et respectueux de l’idéal soviétique jusqu’au bout des ongles. Cette description de l’URSS des années Khrouchtchev-Brejnev donne lieu à des scènes savoureuses telle celle se déroulant lors de l’exposition américaine en 1959 à Moscou. Mais elle fait aussi froid dans le dos quand les opposants au régime sont découverts et que les sanctions tombent.
Mêlant l’histoire de ses parents à celle de l’URSS, Iegor Gran réussit à garder la distance qui permet un compte-rendu drôlatique et plein d’anecdotes de ces années russes.


Roman

Sabine Wespieser Éditeur

21,00
par (Libraire)
4 octobre 2021

Un roman puissant sur le racisme et la violence ordinaires aux Etats-Unis

Dès les premières lignes, Dalembert happe le lecteur avec ce récit d’ouverture à la 1ère personne du premier narrateur de ce roman qui va en compter 7.
Chacun de ceux et celles qui vont prendre tour à tour la parole pour raconter ce qu’ils connaissaient d’Emmett, gamin noir grandi dans le quartier de Franklin Heights à Milwaukee, va compléter le portrait plein d’humanité de l’un des leurs, assassiné par la police lors d’un contrôle de papiers. Tel un choeur antique, ces proches vont nous faire découvrir l’enfant, l’adolescent et l’homme, et à travers ce récit choral puissant, c’est le déterminisme social et le racisme qui vont s’imposer en personnages principaux.
Structuré en 3 grandes parties, le roman déroule la vie de ce garçon qui aurait dû, au vu de ses talents, accéder au cercle fermé des joueurs de football professionnels. L’enchaînement des faits va prouver que, quoiqu’il ait pu faire pour y arriver, un rien l’aura jeté à terre, lui faisant redescendre brutalement les échelons gravis un à un pour sortir du ghetto.
Ce « blues » évoque non seulement la vie et la mort d’un garçon américain mais également le contexte dans lequel il grandit et la vie quotidienne dans un quartier noir. Quelles perspectives s’offrent aux gamins qui naissent là ? La vente de drogue en est une. La mère d’ Emmett le sait parfaitement et va tout faire pour éviter que son fils tombe dans le piège de l’argent facile. Femme admirable de par sa ténacité et sa droiture, elle va encourager Emmett à réaliser ses rêves.
La troisième partie, différente car se passant après sa mort, met en scène la mobilisation autour du slogan « Black Lives Matter », né en 2013. Dalembert s’est inspiré de la mort de George Floyd – survenue en mai 2020- et c’est aussi un hommage qu’il lui rend à travers ce texte.
Le prénom d’Emmett renvoie à une autre figure du réel, celle du jeune Emmett Till, lynché à mort soixante-cinq ans plus tôt, préfiguration de ce que subira le personnage de « Milwaukee Blues », et constat amer de la persistance de la violence systémique des policiers blancs envers les Noirs aux Etats-Unis.