Eric R.

 Une minute quarante-neuf secondes
par (Libraire)
11 décembre 2019

UN RECIT EN APNEE

Catherine Meurisse se réfugia dans l’Art et le Beau. Luz dessina ses angoisses pour se reconstruire. Philippe Lançon décrivit avec une précision chirurgicale sa réadaptation à la vie.
Riss attendit près de quatre ans pour écrire le 7 janvier 2015. « Une minute quarante-neuf secondes » c’est le temps de survie entre l’entrée et la sortie de deux hommes en noir armés dans les locaux de Charlie Hebdo. Le temps qui sépare le monde d’avant de celui d’après. Il est bien entendu question de ce jour dans le récit du dessinateur, de ce temps suspendu où l’on se demande si la vie va s’achever, de ces corps qui tombent dans un bruit sourd à côté de soi et dont on ne veut pas regarder la silhouette décomposée. De ces amis sans vie qu’il faut enjamber pour retrouver le bruit et la lumière. Mais pas que.

Contrairement à beaucoup, Riss est en effet resté au journal dont il partagea la direction de rédaction avec Charb pour en devenir désormais le directeur unique. Riss n’écrit donc pas essentiellement pour échapper à l’attentat par une forme de catharsis. Il ne manifeste pas, par des cauchemars notamment, des symptômes post traumatiques. L’ami de Cabu explique qu’il peut continuer à respirer en s’appuyant sur des valeurs qui sont le fondement de sa vie. Aussi on retrouve au long de ses lignes, le combat attaché à la liberté de penser, d’écrire et de dessiner, au rejet de l’argent comme seule valeur. Un hymne à la réflexion, à l’intelligence contre le conformisme, l’obscurantisme, les croyances intolérantes. Riss reste dans le combat qu’il poursuit avec une nouvelle équipe, celui qu’il faillit abandonner quand le journal, brusquement riche des dons devint la proie de collaborateurs récents, voulant soudainement devenir actionnaires actifs. « As tu encaissé des chèques de donateurs sur ton compte bancaire personnel? » demande à Riss l’un d’eux. Phrase symbole de souffrances nouvelles sur lesquelles s’attarde le nouveau directeur, souffrances qui témoignent du combat mené après l’attentat, combat pour garder au journal ses valeurs fondatrices: « Comment être à la hauteur de ce qui nous est arrivé? ».

Cette lutte de pouvoir contre les collaborateurs récents, ceux qui quittent le navire, les confrères qui donnent des leçons derrière d’hypocrites messages de compassion, Riss va le mener après une période d’épuisement moral et physique dont il décrit les étapes et le souvenir. La démonstration est impitoyable. Ce récit est un manifeste, le bilan provisoire d’une vie, la justification de la nécessité de l’existence de l’hebdomadaire satirique.

Comment poursuivre cette oeuvre alors que ses principaux fondateurs ont péri? Le journaliste les évoque en leur consacrant à chacun quelques lignes, sincères, modestes. Pas de panégyriques ou de trémolos dans l’écriture, ce n’est pas le style de la maison, mais des êtres qui reviennent en filigranes tout au long du livre comme pour montrer que c’est leur disparition qui est la plus difficile à vivre . « Les jours qui s’écoulent m’éloignent des adieux que je leur fis, et me rapprochent de l’accueil qu’ils me feront demain. Un jour, c’est sûr, on se retrouvera tous ».

« Le temps des larmes est terminé » lui dit de manière indigne un collègue. Le temps de l’ignominie et de la bêtise visiblement pas. Tant que des femmes et des hommes comme Riss le poursuivront et le dénonceront on peut encore espérer en l’humanité.

Delacroix

Meurisse, Catherine

Dargaud

21,00
par (Libraire)
4 décembre 2019

Visite guidée avec Alexandre Dumas !

Depuis l’attentat de « Charlie » Catherine Meurisse, comme Luz, Riss ou Philippe Lançon a eu besoin de se reconstruire, de dépasser le traumatisme. Après le magnifique « La légèreté » (voir chronique. classé sixième des BD des années 2010 par les Inrocks), et l’autobiographique « Les Grands Espaces » la dessinatrice revient avec ce « Delacroix » à ses premières amours: la peinture et la littérature. Signe de cette vie qui va mieux, elle reprend ici une première version de ce même ouvrage qu’elle réalisa en 2005 après sa sortie des Beaux Arts. Elle peut désormais se taire et laisser sa place aux écrivains qu’elle chérit. Qui mieux en effet que Alexandre Dumas pour raconter ? L’auteur prolifique déclame ici, en 1864, un après après la mort d’Eugène Delacroix, les souvenirs partagés avec celui qui défraya la chronique par ses tableaux où la couleur prit, pour l’une des premières fois, le pas sur le dessin: la flamboyance du rouge et du vert de Delacroix contre le dessin de Ingres.

Dumas signe du Dumas et on ne s’ennuie pas une seconde à la lecture de ce texte qui pourrait avoir été écrit cette année tant la modernité du style et les questionnements demeurent d’actualité. On l’imagine, l’auteur des Trois Mousquetaires, déclamer ses tirades sur son ami « coloriste », pour qui il tente de « donner par l’analyse de son tempérament, une idée des productions de ce grand peintre qui tient à la fois de Michel Ange et de Rubens, moins bon dessinateur que le premier, moins bon compositeur que le second, mais plus fantaisiste que l’un et l’autre ».

On comprend aisément que Catherine Meurisse qui aime la compagnie des grands écrivains et des grands peintres se soit appropriée cette allocution qu’elle accompagne de saynètes narratives si proches de ses dessins dans l’hebdomadaire satirique. Ils sont bien là ces petits personnages à l’encre noire, facilement identifiables, ces silhouettes qui s’effraient devant la modernité de Delacroix ou se gaussent et obligent le peintre à conserver plusieurs années durant dans son atelier des chefs d’oeuvre comme « La mort de Sardanapale » ou « L’exécution de Marino Faliero ». Aussi, comme pour réparer cette injustice, Catherine Meurisse s’empare notamment de ces tableaux pour les revisiter à sa manière, une manière colorée, agressive de beauté, véritable allégorie ou l’oeuvre originale subsiste, reconnaissable mais avec une ampleur nouvelle. Dans « La légèreté » elle s’était placée dans l’oeuvre abstraite de Rothko. Cette fois ci elle reste à l’extérieur du cadre, en spectatrice, actrice d’une nouvelle création dont elle ne craint plus rien mais qui lui apporte visiblement une forme de sérénité, elle qui depuis sa plus tendre enfance, fréquente les musées, heureuse d’observer l’art, ce « quelque chose qui fait vibrer le cœur, l’esprit » et dont elle dit que « c'est mon âme, mon carburant ».

Libérée, l’auteure, l’est assurément et n’hésite pas à exacerber des détails des peintures originales. Les peintures explosent et elle n’a plu à se protéger derrière un humour corrosif. Plus radicale que le « maître », les formes se dissolvent souvent derrière des taches de couleurs qui effacent toute trace de dessin. Même si le mot lui fait peur encore, Catherine Meurisse réalise dans cet ouvrage de magnifiques tableaux, ces surfaces planes qui procurent émotion et vibration.
Un livre à classer dans les rayons « BD », « Beaux livres » ou « Histoire de l’art », un voisinage conforme à toute l’oeuvre d’une dessinatrice remarquable. qui popularise le Beau auprès du plus grand nombre.

Senso

Delcourt

19,99
par (Libraire)
25 novembre 2019

UNE BD ROMANTIQUE A SOUHAIT

Il fait chaud. Terriblement chaud. Une chaleur qui vous fait perdre le moindre bon sens. Non, rassurez vous, ce n’est pas de ce mois de novembre, triste et pluvieux, dont il s’agit. Mais plutôt de la canicule qui sévit en plein mois d’août dans la dernière BD d’Alfred: « Senso ». Le lauréat du Fauve d’Or 2014 à Angoulême avec « Comme Prima » poursuit ainsi son inspiration italienne avec des paysages et une ambiance qui conviennent visiblement à l’atmosphère de ses BD. C’est le 15 Août dans un hôtel du sud de l’Italie et Germano, poète quelconque égaré dans un monde de brutes, s’est trompé de date, de lieu et peut être même de rendez vous dans ce réel qui visiblement ne lui convient pas. Ce Pierrot lunaire, quinquagénaire, sans téléphone, sans sac et même sans chaussures, venu pour assister au vernissage d’une expo photos de sa fille, va faire une rencontre amoureuse. Un scénario convenu, a priori, censé ne réserver aucune surprise. Et pourtant Alfred une fois de plus réussit à nous emmener avec lui vers des rivages inattendus: celui de la poésie, du précieux silence, du hasard et du non-dit.

Avec Germano, on va quitter la brutalité des sentiments et du monde actuel pour errer dans l’univers de la tendresse et de l’impossible. Il est solaire Germano mais Elena, plus prosaïque et plus solide en offrant son corps vieillissant, va donner à notre « héros » une belle leçon de vie et de bonheur. Ce n’est pas forcément voulu d’être seul, et les corps qui s’unissent en début et en fin de Bd annoncent et clôturent le bonheur d’être deux, le bonheur d’arrêter un moment le temps qui passe, celui qui fait que « j’ai chaque jour un peu plus la même peau que ma mère ». Alors les mots s’estompent et laissent la place à un dessin majestueux qui nous emmène dans le labyrinthe du jardin du vieil hôtel. Dans de magnifiques double pages, Alfred nous prend par la main dans la moiteur de l’été et nous fait découvrir, temples antiques, statues grecques, taureau herculéen..
« La pénombre c’est rassurant » déclare Germano et c’est vrai que sous les frondaisons des arbres illuminées par quelques étoiles, on préfère se blottir et écouter le silence qui vient. Alfred a le don de donner un sens aux moments magiques qui deviennent uniques, de ne pas hâter le geste ou l’action. De laisser de l’espace à la poésie pour lui permettre de s’installer et de nous faire rêver. Cette poésie va prendre la forme d’un puzzle sans dessin, d’un enfant endormi à l’arrière d’une voiture, d’envolées de moineaux dessinant dans le ciel d’étranges cryptogrammes. Un labyrinthe sentimental dans lequel on aime se perdre.

Alfred avec cette dernière BD poursuit notre apprentissage de la vie, sans nous donner de consignes mais en laissant en suspens les choix qu’il nous propose. « Alors qu’est ce qui se passe maintenant? (…) Et pour nous ? » demande Elena à Germano dans la dernière bulle. En guise de réponse le dessinateur nous offre un ciel bleu maculé d’un vol d’oiseaux. Et de jambes entremêlées après l’amour.

Tibet, minéral animal , sur les traces de la panthère des neiges...

sur les traces de la panthère des neiges...

Kobalann

65,00
par (Libraire)
17 octobre 2019

Un livre d'art exceptionnel !

En feuilletant les premières pages du livre photos de Vincent Munier « Tibet, minéral, animal » on a l’impression que de l’encre noire de Chine s’est déversée sur de précieuses feuilles de papier vélin pour y tracer des nervures sinueuses et de sombres taches profondes et noires comme l’eau d’un puits. Comme des signes graphologiques venus de la nuit des temps. En y regardant de plus près, certaines taches prennent forme. Un éclat de noir, couleur corbeau, rappelle même un oiseau peint en son temps par Georges Braque. La nature se met à imiter la peinture. Nuances de gris et noirs profonds pour un livre en couleurs.

Et puis la lumière change. On dirait de l’or étalé sur les pages. De l’or d’Orient, celui qui fait miroiter les bracelets des déesses, éclater les rayons de soleil sur mille rochers où s’unissent dans une couleur unique rochers et animaux, terre et ciel. Un voile de mariée qui s’élève du sol révèle une silhouette vivante. La taille de l’image volontairement petite nous oblige à acérer notre regard, à devenir à notre tour explorateur. Nous devenons enfin guetteur d’un spectacle que nous ne savons plus voir. Mais les acteurs nous regardent eux, depuis la nuit des temps. Ils brillent dans une poussière d’or.

C’est l’heure des rochers. Du mimétisme. On reprend pied avec la réalité. Le monde est abrupt, pointu, coupant, acéré. Il se sent félin. Attente et attaque. Dissimulation et révélation. La course devient l’arme des conquêtes. Elle raconte la puissance et la possession. Elle hérisse le jour de menaces. Elle suscite les aguets, les veilles, les longues terreurs. C’est l’heure de la loi du plus fort. Même le yack sauvage se débat devant l’objectif.

Vient alors la période du blanc. On ne brade rien. On joue avec les formes. On se pelotonne dans des boules de neige rondes et chaudes comme des pelotes de laine. Le noir s’y introduit parfois. C’est un museau, un oeil. L’immaculé est là, signe d’un âge d’or en blanc. Comme l’écrit Sylvain Tesson dans des textes d’accompagnement poétiques, souvent, et drôles, parfois, l’homme à la loterie de l’évolution n’a pas gagné le gêne de la force et « s’est consolé en inventant la folie ». Tant pis pour lui. Et le blanc a tout emporté sur la page de fin. Sauf la panthère. Minuscule, en bas à droite de l’image, elle signe le tableau de l’infiniment blanc.
Elle signe l'un des plus beaux livres d'art de ces dernières années. Prodigieux.

Eric, Sylvie,... la librairie !

La Panthère des neiges
par (Libraire)
16 octobre 2019

Drôle, poétique, érudit : indispensable !

Qui a pu amener le bavard et instable Sylvain Tesson à pratiquer l'affût silencieux par moins 30 degrés et 5000 mètres d'altitude pour observer possiblement une panthère des neiges? Il fallait un colosse taiseux: Vincent Munier, l'un des plus grands photographes animaliers actuels, fut celui là.
A défaut d'une mutation génétique de l'écrivain, ce livre lumineux nous offre la description lumineuse d'une nature hors norme, avec poésie, humour, érudition, philosophie et humanité.
Sylvain Tesson ne nous offre pas un récit de voyage mais une réflexion à relire le monde à l'échelle du vivant. L'intelligence humaine a rendu l'homme soucieux de désirs et d'envies. L'animal se contente de ses gènes faits pour vivre et survivre. La panthère des neiges en est le symbole.

Un livre magnifique, indispensable qui peut s'accompagner de l'album "Tibet Minéral" (éditions Kobalann avec des poèmes de S. Tesson). S'il s'est tu pendant des semaines dans l'affût, Sylvain Tesson ne s'est pas pour autant abstenu de partager ses pensées. Pour notre plus grand bonheur.

Eric et Sylvie aussi