sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

Les nuits de sept ans - polar
22 juin 2021

Fils de meurtrier…C’est l’étiquette que la société a collé sur le front de Seo-weon. Depuis que son père, Choi Hyeon-su a commis une série de meurtres au bord du lac Seryeong. Seo-weon avait onze ans et les actes de son père l’ont condamné à une vie d’errance. Rejeté par sa famille, obligé de quitter l’école, il vit avec Seung-hwan, ni un ami, ni un parent, juste un homme qui a vécu quelques semaines avec les Choi au moment du drame. Ensemble, ils ont parcouru la Corée à la recherche d’un endroit tranquille et anonyme, traqués par la presse, sans cesse obligés de fuir les rumeurs, les insultes, le rejet.
Désormais, Seo-won a dix-huit ans. Condamné à mort, Hyeon-su est sur le point d’être exécuté et Seung-hwan disparaît en lui laissant un manuscrit qui relate les évènements du lac Seryeong. Le moment est venu pour le jeune homme de se confronter à ce passé qui lui colle à la peau et d’affronter un ennemi tapi dans l’ombre : Oh Yeong-je, le père de Se-ryeong, la première victime de Hyeon-su, qui réclame vengeance.

Les nuits de sept ans, c’est d’abord un lieu. Le lac de Seryeong, son village bas, son village haut, son échangeur autoroutier, son barrage hydraulique, ses bois sombres, son jardin botanique et La Résidence où logent les employés du barrage. Un endroit isolé, inhospitalier, voire dangereux, toujours dans la brume. Sous le lac, l’ancien village englouti cristallise les légendes des habitants alentours.
Les nuits de sept ans, ce sont aussi des personnages. Ambivalents, victimes et coupables, aux prises avec les affres d’un destin qui leur est peu favorable. Morts ou vivants, présents ou disparus, ils pèsent sur les évènements de tout le poids de leurs sentiments, leurs émotions, leurs actions.
La première victime, la petite Se-ryeong, onze ans à peine. Onze ans de coups, d’humiliations. Une trop courte vie sous la coupe d’un père obsessionnel, pervers narcissique. Sa mère, Mun Ha-yeong, qui a fui le domicile conjugal, dans l’espoir souvent déçu d’échapper à son mari.
Choi Hyeon-su, ancien joueur de base-ball, désormais chef de la sécurité du barrage. Sa carrière sportive a été brisée par le syndrome du bras étranger. Son bras gauche, qu’il a surnommé ‘’le massacreur’’ ne répond plus à ses ordres, agit par sa propre volonté. Depuis, il noie dans l’alcool ses rêves envolés, son mariage bancal, le fantôme de son père qui le hante depuis ses onze ans. Sa seule joie est son fils Seo-won qu’il aime plus que tout au monde. Sa femme Eun-ju n’est plus qu’une mégère acariâtre. Elle rêvait d’une vie facile, d’aisance financière, de rejoindre au moins les classes moyennes sur l’échelle sociale, elle se retrouve avec un mari alcoolique et lâche et ressasse sa rancœur en travaillant sans relâche pour atteindre ses ambitions malgré lui.
Quand la famille s’installe dans le pavillon n°102, le locataire déjà présent accepte de partager la chambre de Seo-won. C’est un plongeur qui se rêve écrivain. D’emblée, Seung-hwan s’attache à son petit colocataire et protège son chef, Hyeon-su.
Et bien sûr, il y a Oh Yeong-je, le père de Se-ryeong. Quelqu’un a tué sa fille, sa chose, sa propriété et il est près à détruire le meurtrier en lui causant le plus de souffrances possibles.
Les nuits de sept ans, c’est, enfin, une claque littéraire. Un polar magistralement construit qui brasse les époques et les points de vue, sans être répétitif et avec un suspense qui va toujours crescendo. Un roman riche, fouillé, psychologique, une plongée dans les eaux troubles du lac Seryeon et dans les tourments de l’âme humaine. Une réussite totale.

Je remercie Cristie, du blog Depuis le cadre de ma fenêtre, ainsi que Franck de Crescenzo des éditions Descrescenzo pour ce cadeau.

Le doorman, Roman

Roman

Actes Sud

22,00
15 juin 2021

Dans sa livrée noire à galons et boutons dorés, Ray est un personnage inamovible du 10 Park Avenue à New York. Doorman de l’immeuble, il ouvre la porte aux habitants de jour comme de nuit. Serviable mais jamais servile, sociable sans être envahissant, il est surtout une présence bienveillante, amicale et discrète.
Quand il retire l’uniforme, il devient un arpenteur inlassable de sa ville d’adoption. Des heures durant, seul ou en compagnie de son ami palestinien Salah, il marche sans relâche dans les rues mythiques de la Grosse Pomme ou dans les quartiers plus reculés, toujours ébloui par la ville qui ne dort jamais.
S’il recueille parfois les confidences des habitants de l’immeuble, lui se livre peu. Pour eux, Ray n’a pas d’histoire, pas de passé. Il est arrivé en homme neuf à New York, laissant derrière lui les souffrances de la seconde guerre mondiale, les horreurs de la guerre d’Algérie, le déchirement d’avoir dû quitter Oran. Il est devenu un Américain, mieux, un New yorkais.

Dans ce premier roman, Madeleine Assas nous propose de déambuler dans les rues de New York, au côté de Ray, le doorman. Statique quand il exerce son métier, il se dégourdit les jambes en explorant la ville dans ses moindres recoins. Le lecteur va le suivre durant quarante années, de ses trente ans en 1965 jusqu’à ses soixante-dix ans en 2005. Toute une vie d’amitiés solides, d’amours fugaces, de passion pour sa ville d’adoption. Avec lui, New York se transforme, des quartiers autrefois en vogue tombent en déshérence, des ghettos deviennent des lieux à la mode. La ville change, bouge, s’adapte, se transforme, se renouvelle. Ray reste lui-même, un homme bon, intègre, fin observateur de la nature humaine, amoureux de la vie et de New York. Dans son cœur, il garde le souvenir de son Algérie natale, de son père juif mort dans un camp, de sa mère espagnole disparue dans une émeute en 1961, d’une enfance au soleil. Mais il ne laisse rien paraître de ses fêlures et préfère se tourner vers les autres, amis ou résidents, pour les aider, les soutenir, les accompagner.
Un voyage agréable, poétique et contemplatif. Un récit émouvant, plein d’humanité et un personnage attachant. Le rêve américain sans folie des grandeurs.

La Pêche au toc dans le Tôhoku, Roman
12,00
10 juin 2021

Imano, cadre dans une société pharmaceutique, est muté dans la préfecture d’Iwate, dans la région du Tôhoku, au nord de Tokyo. Plutôt solitaire, se liant difficilement avec ses collègues, le trentenaire passe son temps libre à pêcher. La région de lacs et de forêts, isolée et verdoyante, se prête merveilleusement à cette activité qui le repose de son travail. Très vite, il connaît les meilleurs coins de pêche, les rivières les plus poissonneuses et quand il se fait enfin un ami en la personne de son collègue Hiasa, il n’hésite pas à partager avec lui ses endroits secrets. Tous deux passionnés de pêche, ils ne se quittent plus jusqu’au jour où Hiasi démissionne pour vendre des mutuels d’assurance en porte à porte. Quand il réapparaît, c’est pour lui vendre un de ses produits. Imano accepte et se rend compte que son ami a de plus en plus de mal à atteindre son chiffre mensuel. Leurs parties de pêche deviennent moins conviviales et finalement Hiasi ne donne plus signe de vie après le tsunami du 11 mars 2011.

Une promenade campagnarde dans une région méconnue du Japon mais les descriptions bucoliques de la nature et des séances de pêche cachent en filigrane des thèmes plus profonds : la solitude, la difficulté de se faire des amis, la pression des entreprises sur leurs employés, l’homosexualité (Imano a vécu avec un homme mais n’a jamais fait son coming-out) et l’amitié.
Le tsunami est évoqué mais de loin, la préfecture d’Iwate n’a pas été directement touchée. Mais il a eu un impact sur Imano en provoquant la disparition de son ami. Il s’aperçoit alors qu’il le connaissait peu ou pas en dehors de la pêche. Ce qu’il découvre l’amène à s’interroger sur ses rapports aux autres et aussi sur Hiasi. A-t-il été emporté par la vague ou a-t-il profité des circonstances pour s’évaporer ? La question reste ouverte…
D’apparence simple et léger, ce roman est plus subtil qu’il n’y parait et dénonce, délicatement, certains problèmes de la société japonaise.
Une jolie parenthèse dans le Tôhoku, au fil de l’eau…

7 juin 2021

Quoi de plus normal pour une dame de quatre-vingt-dix ans que de mourir paisiblement dans son fauteuil préféré, en regardant la mer par sa baie vitrée ? Peggy Smith s’est éteinte ainsi, son cœur a simplement cessé de battre. Pourtant, son aide de vie, l’Ukrainienne Natalka, n’est pas convaincue. C’est elle qui a découvert le corps et elle suspecte un meurtre. Peggy se croyait surveillée, elle avait reçu une carte anonyme qui disait : ‘’On vient vous chercher’’ et, de plus, ses cartes de visite stipulaient ‘’consultante en meurtres’’. En fouillant ses affaires, Natalka découvre que de nombreux auteurs de polars mentionnaient Peggy dans leurs remerciements. Convaincue que quelqu’un a tué la vieille dame, l’aide de vie décide de prévenir la police et d’enquêter de son côté, entraînant avec elle deux amis de Peggy : Edwin, son voisin, quatre-vingts ans, journaliste de la BBC à la retraite et Benedict, ancien moine et désormais tenancier du Coffee Shack le café en face de Seaview Court, la résidence médicalisée de Peggy. Et, quand un individu armé débarque dans l’appartement de la morte et vole un livre, l’inspecteur Harbinder Kaur prend l’affaire au sérieux et ouvre une enquête officielle.

Deuxième opus des enquêtes d’Harbinder Kaur, ‘’la policière sikh, lesbienne et qui vit encore chez ses parents à trente-cinq ans’’ mais elle se fait voler la vedette par un trio d’amateurs mal assortis composé d’une aide à domicile ukrainienne, belle et blonde, d’un retraité de la BBC octogénaire et gay et d’un ancien moine qui a quitté les ordres pour ouvrir un café et trouver l’amour.
Elly Griffiths utilise les mêmes ingrédients que dans Le journal de Claire Cassidy, à savoir :
- Une enquête qui touche à la littérature, ici, les romans policiers
- Une petite virée en Ecosse, ici, un salon littéraire à Aberdeen
- Des personnages attachants, ici, le fameux trio
- Harbinder qui se lit d’amitié avec les personnages secondaires
- La présence de chiens
On mélange savamment le tout et on obtient un cosy mystery qui se lit tout seul. On navigue entre les fausses pistes, les indices littéraires, les rencontres avec des auteurs de polars, les bloggeuses, les séances de dédicaces. Franchement sympathique même s’il n’y a plus l’effet de surprise du premier tome.

Chasseurs de neige

Albin Michel

19,00
3 juin 2021

Après une guerre fratricide, trois années dans un camp de prisonniers et un mois en mer, Yohan débarque au Brésil pour commencer une nouvelle vie, par une journée d’hiver pluvieuse. Une gamine lui offre un parapluie bleu. Il a vingt-six ans, un costume trop grand et une recommandation des Nations-Unis pour un emploi chez un tailleur japonais. Il était fermier mais, au camp, les Américains lui ont appris à coudre et il devient très vite un assistant inestimable pour le vieux Kiyoshi. Une complicité se noue entre le Japonais taiseux et le jeune nord-coréen exilé. Rien de démonstratif, des regards échangés, des silences amicaux. Yohan doit se familiariser avec un nouveau décor, un climat différent et une langue chaude et mouillée qu’il fait tourner sur sa langue avant de balbutier ses premiers mots. Laissant derrière lui les horreurs de la guerre, il se reconstruit paisiblement, grâce à la famille qu’il s’est choisie : Kiyoshi bien sûr, mais aussi Peixe, le gardien de l’église et surtout deux enfants, orphelins itinérants et insaisissables, Santi et Bia. La même Bia qui lui avait offert ce parapluie bleu qu’il a conservé tout au long des années…

D’une beauté triste, Chasseurs de neige est le roman de l’exil, du silence, des choses simples de la vie. Beaucoup de retenue, de pudeur - la guerre est à peine évoquée, les blessures sont effleurées - mais on sent tout le poids des combats inutiles, des pertes, des deuils, de la dureté du camp. Yohan est un résilient, il se reconstruit sans oublier son passé mais en avançant sereinement, dans la paix retrouvée. Son regard s’attache à décrypter sa nouvelle terre, les couleurs, les sons, les chants, les odeurs, la langue. Il mène désormais une vie modeste, s’applique à coudre des vêtements, à aider son bienfaiteur, à se créer une famille de cœur, loin de la Corée dont il ne sait plus rien, loin du froid et de la neige.
Un roman épuré et élégant où chaque mot sonne juste. Paul Yoon possède une écriture simple, presque minimaliste, avare de dialogues mais il retranscrit si bien les émotions, la tendresse, les liens qui se font et se défont, le passage du temps, la simplicité d’une existence. Délicat et émouvant.